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Le Lab rencontre Geneviève Dulude-De Celles

Mardi, 26 Février 2019

La cinéaste Geneviève Dulude-De Celles a accepté l’invitation du Lab pour venir présenter son film Une colonie, récompensé au tout récent Festival international du film de Berlin, et tourné en partie dans la région de Drummondville. Il était donc naturel que le Lab organise une projection scolaire dans le cadre des Rendez-vous Québec Cinéma à Drummondville. Après la séance, tenue au cinéma Capitol, les jeunes ont eu la chance d’échanger avec la cinéaste, qui s’est prêtée avec plaisir au jeu des questions-réponses.

L’équipe du Lab a rencontré la réalisatrice pour parler avec elle des faits marquants de son film, et évoquer son parcours, ses inspirations et ses projets.

L’Ours de cristal de la catégorie Generation Kplus que tu viens de recevoir est remis par un jury de jeunes. Est-ce que pour toi Une colonie s’adresse spécifiquement à ce public?

Geneviève : Pas nécessairement. La majorité des personnages du film sont des jeunes, mais c’est avant tout un film que j’adressais à un public de tous âges. Les retours que j’ai eu depuis que je commence à accompagner le film viennent autant de grands-pères qui me disent qu’ils se sont retrouvés dans le personnage de la jeune fille de 12 ans, que de jeunes qui vivent ça présentement, donc il y a vraiment quelque d’universel dans ce film.

Mais recevoir cette reconnaissance-là d’un jury qui a l’âge des personnages de ton film, est-ce que cela apporte un petit quelque chose en plus?

Geneviève : Oui, ça fait très plaisir parce que le jury a souligné le fait que c’était une représentation juste de l’adolescence selon eux. J’ai cherché à faire le film le plus réaliste et authentique possible. Je voulais à tout prix éviter d’imposer mon regard d’adulte sur une réalité d’adolescent et qu’il y ait quelque chose d’un peu « déphasé » donc c’est sûr que ça a fait énormément plaisir.

La Berlinale est l’un des festivals internationaux les plus prestigieux. J’imagine que l’aventure là-bas en compagnie de ton équipe était merveilleuse?

Geneviève : Oui, d’autant plus que nous étions nombreux. 22 en tout. C’était aussi la première fois pour Émilie, Jacob et Irlande qu’ils voyageaient en Europe. Ils nous ont accompagnés sur toutes les projections. À la première du film, les jeunes nous attendaient sur le tapis rouge avec des photos imprimées de nous pour qu’on les signe, c’était très intense! On avait des fans avant même que le film soit projeté en Allemagne! Il y a une cinéphilie là-bas qui est très intéressante, on a eu des questions vraiment pertinentes du public. Il y a même un petit gars qui s’est efforcé de poser une question en français, j’ai trouvé ça tellement mignon que j’ai répondu en français avant de réaliser que personne ne comprenait ma réponse.

Tu as beaucoup voyagé avec le film au Québec. Pourquoi est-ce si important pour toi de faire des représentations comme ici à Drummondville devant des salles de jeunes en projections scolaires?

Geneviève : Je pense que c’est vraiment important de faire connaître notre cinéma aux jeunes, de la même manière qu’on met à l’étude des romans québécois dans nos écoles secondaires, je pense que ce serait bien que cette culture-là soit consommée par des gens d’ici. À mon avis, c’est essentiel. Le travail que vous faites au Lab est donc vraiment important. Si je suis appelée à aller à la rencontre des jeunes qui se déplacent pour voir autre chose qu’un gros film américain, ça me fait énormément plaisir de partager avec eux mon cheminement, qu’est-ce qui a mené à telle décision, etc. pour qu’ils puissent comprendre notre aventure derrière la caméra. Si je peux en inspirer quelques-uns, pourquoi ne pas aller à leur rencontre?

Le film semble très personnel. Quelle est la part autobiographique que tu as voulu y mettre?

Geneviève : C’est sûr que la base est très personnelle. Lorsque j’ai commencé à écrire le scénario, je me suis fiée un peu à mes souvenirs, mais il y a des passages qui sont romancés. Je n’avais pas d’ami Abenaki quand j’étais jeune, mais je vivais tout près de la communauté d’Odanak qui d’ailleurs n’est pas trop loin d’ici.

Tu vivais près de cette communauté, mais avais-tu un rapport avec elle? Parce que dans le film on sent une certaine crainte de la part quelques personnages et même de Mylia au départ.

Geneviève : Je connaissais très peu de choses sur la réalité autochtone à l’époque. J’étais craintive quand je regardais de loin cette communauté, mais je n’ai pas vécu ce qu’a vécu Mylia parce que je ne fréquentais pas la même école secondaire que les jeunes d’Odanak. J’étais à deux villages de là, mais on n’était pas en contact avec eux. Donc, ça, il a fallu que je l’imagine.

Quand on fait un personnage différent, qui est un Autre d’une certaine façon, on fait très attention, on veut bien le faire. Est-ce que ton travail avec le Wapikoni mobile t’a servi pour créer le personnage de Jimmy?

Geneviève : Oui, c’est ce qui a été l’élément déclencheur pour moi. Mon passage au Wapikoni mobile a été une révélation. Le changement qui s’opère chez Mylia au courant du film, c’est-à-dire son ouverture à cette réalité-là, qu’elle connaît peu et qu’elle craint, c’est un peu ce qui s’est opéré en moi aussi. Je suis passée de la jeune fille qui regardait la réserve voisine de façon un peu méfiante parce que je connaissais très peu de choses à une adulte qui a eu la chance de travailler pour le Wapikoni mobile, de séjourner dans une communauté, de travailler avec eux, etc. C’est alors que mon rapport identitaire a évolué. J’étais étonnée de savoir qu’on partageait le même territoire et qu’on se connaissait si peu. Ça a été un choc pour moi. J’ai rencontré beaucoup de « Jimmy » qui n’étaient pas Abénakis, mais qui m’ont inspirée pour créer ce personnage. Au moment de l’écriture, j’ai reçu les commentaires du comité jeunesse d’Odanak afin de m’assurer que je n’étais pas dans la fabulation et que c’était respectueux de leur réalité, même si Mylia porte un regard de « blanc » sur leur communauté.

L’équipe du film est très féminine, est-ce que c’était quelque chose d’important pour toi? Est-ce que c’était un choix conscient de t’entourer de femmes?

Geneviève : Ce n’est pas conscient mais je pense que c’est naturel, que ça va de soi, dans le sens où on s’associe aux gens qu’on aime, avec qui on sent à l’aise et respecté, c’était le cas avec ces productrices-là. On a fait tous nos projets ensemble depuis que je suis sortie du baccalauréat. Dans le film, il y a aussi des collaborations de longue date, des gens avec qui j’ai travaillé sur La coupe, mon premier court métrage professionnel. On crée autour de nous une communauté de gens qui nous ressemblent et qui comprennent notre vision.

Ton documentaire, Bienvenue à F.L., a été tourné dans ton ancienne école secondaire à Sorel-Tracy. Est-ce qu’il a beaucoup influencé ton écriture pour Une colonie?

Geneviève : Oui et c’est là où la part d’autobiographie est un peu floue parce que j’ai commencé à écrire Une colonie pendant que je tournais Bienvenue à F.L. donc j’ai été influencée par les jeunes que j’ai côtoyés, par les confidences qu’ils m’ont faites, parce que dans le documentaire on met leur parole de l’avant, on va à leur rencontre. J’ai puisé à même mes observations pour les intégrer dans le film. Je me suis sentie très privilégiée de faire ça, d’avoir accès à une école secondaire et à une part de leur intimité. En réalisant Bienvenue à F.L., je voulais donner une voix à ces jeunes. Je sentais que j’avais du matériel pour poursuivre et aller vers la fiction. Que je pouvais dépasser le cadre du documentaire et aller dans l’intimité d’un personnage pour approfondir la thématique du passage de l’enfance vers l’adolescence.

J’aimerais que tu parles un peu de ta relation avec Émilie Bierre. Tu as mentionné dans certaines entrevues que c’est ton amie de 14 ans et qu’il y avait quelque chose de thérapeutique à la voir incarner certains aspects de ta vie. Comment s’est bâtie votre relation et comment l’as-tu choisi pour ce rôle?

Geneviève : J’avais vraiment ouvert les possibles. On a fait une campagne de casting sauvage, en sortant à l’extérieur des agences. On a publié des annonces un peu partout, ici notamment dans la région puis à Sorel-Tracy. On a reçu au-dessus de 600 candidatures. Émilie venait d’une agence, je savais que c’était une actrice chevronnée parce qu’elle a fait son premier long métrage à l’âge de 5 ans. Quand nous l’avons rencontrée en audition, elle nous a vraiment touchées, les productrices et moi on a eu la larme à l’œil. On a vécu une belle histoire parce qu’elle parlait aussi de ce qu’elle a vécu à travers le personnage, je sentais qu’on allait dans ce sens ensemble. Elle s’est beaucoup investie dans l’interprétation de ce rôle, on a réécrit chacun des dialogues, il a fallu casser un peu son accent, Émilie parle très bien, elle a une bonne diction et ça cadrait plus ou moins bien avec le personnage et d’où elle vient. Elle s’est prêtée au jeu, elle a réécrit de façon phonétique chacun des dialogues. Elle a fait un travail corporel pour faire sentir l’anxiété du personnage, elle comprenait très bien ce que je voulais.

Est-ce que c’était essentiel pour toi qu’il y ait une relation amoureuse dans le film entre Mylia et le personnage de Jimmy?

Geneviève : En fait je voulais plutôt éviter ça. Je sais qu’il y a des paroles que Mylia dit qui pourraient porter à ces conclusions là, mais à la fin du film, quand elle dit « mon meilleur ami est Abenaki » c’était réfléchi parce qu’elle et Jimmy se sont trouvés comme êtres humains. Leur relation va au-delà d’une histoire d’amour. Pour moi c’était important de mettre l’accent sur la rencontre humaine, je ne voulais pas raconter l’histoire d’une blanche qui tombe en amour avec un autochtone, je ne voulais pas aller vers ça. C’est plus l’histoire de Mylia qui se découvre à travers ces multiples influences, dont Jimmy fait partie.

Entrevue réalisée par Ariane Roy-Poirier - Transcription: Xavier Colas et Charles-Henri Ramond - Crédit photos: Black Boulevard

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Par: Charles-Henri Ramond

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